Le commando Kieffer: les 177 Français du jour J (1)

Le 6 juin 1944 à 7h30 du matin, un commando de 177 soldats français, placé sous le commandement du capitaine Philippe Kieffer, débarque sur les plages de Normandie au sein de la 1ère Brigade Spéciale britannique de Lord Lovat1. Après de violents combats de rue face aux troupes allemandes au cours desquels ils perdent 25% de leurs effectifs, les commandos français participent à la libération de la petite ville normande de Ouistreham. Ils seront les seuls français du jour J, avec la quarantaine de SAS français parachutés en Bretagne la nuit du 5 au 6 Juin 1944.

Lorsqu’il rejoint Londres après la débâcle de Mai 1940, Philippe Kieffer est âgé de 41 ans et n’a derrière lui aucun passé militaire. A force de détermination et d’envie d’en découdre avec l’occupant, il parviendra à créer la première troupe de commandos français, le 1er Bataillon de Fusiliers Marins Commandos.

Né en 1899 à Port au Prince (Haïti), Philippe Kieffer est le fils d’un français établi dans l’île depuis1878 à la suite de l’annexion de l’Alsace et la Lorraine par l’Empire allemand, et d’une anglaise Cécilia Marie Cook. Trop jeune pour être mobilisé en Août 1914, il ne participe pas à la première guerre mondiale. Après des études secondaires dans un collège jésuite à Jersey (îles anglo-normandes) et l’obtention par correspondance d’un diplôme de LaSalle Extension University (LSEU), il entame sa carrière professionnelle à Haïti où il deviendra codirecteur de la banque nationale, puis fondé de pouvoir de la National City Bank of New York à Port au Prince. Après le départ des forces américaines en 1934, la situation sur l’île devenant de plus en plus instable et dangereuse pour la sécurité de sa famille, il rentre en France en 1939, où il s’engage comme volontaire dans la Marine. Entre temps il divorce de son épouse avec laquelle il était marié depuis 1923 et dont il a deux filles.

Philippe Kieffer intègre la Marine en octobre 1939, d’abord à Toulon puis à Dunkerque au service du Chiffre de l’État-Major des Forces maritimes Nord. En Juin 1940, il se trouve depuis peu à Cherbourg où il assiste impuissant à la prise par l’armée allemande de tous les ports de la côte Ouest. Refusant, comme beaucoup de ses camarades, de se rendre il parvient le 18 juin 1940, quelques jours avant la capitulation de la France, à embarquer sur un chalutier belge qui le conduit dans le port de Southampton, en Angleterre. Alors que l’amiral Darlan2, ministre des marines marchande et militaire du premier gouvernement de Pétain, ordonne qu’aucun des navires de guerre français ne soit livré à la Grande Bretagne et interdise à leurs commandants de se mettre au service d’une puissance étrangère en guerre contre l’Allemagne et l’Italie, Philippe Kieffer décide de refuser cette soumission. Le 1er Juillet 1940, à 41 ans et déjà une vie bien remplie derrière lui, il signe son acte d’engagement dans les Forces navales de la France Libre3 (FNFL), placées sous le commandement du vice-amiral Muselier, le seul officier général de la Marine française à avoir fait le choix de la France libre.

Sa vie d’officier interprète, officier de liaison, instructeur sur un navire école, ne le satisfait pas. Il s’ennuie ferme et enrage de ne pas pouvoir se lancer dans l’action. Les opérations commandos britanniques lancées à partir de la Grande Bretagne sur les côtes françaises et en Norvège, lui donnent l’idée de créer un commando de fusiliers marins français, capable de lui aussi mener ce genre de raids en territoire ennemi ou occupé par l’ennemi. Ce rêve restera son obsession jusqu’au jour J.

Pour le concrétiser, il doit d’abord devenir lui-même fusilier marin, alors qu’il n’est que simple officier de réserve de 2ème classe, puis recruter et former des volontaires afin de constituer une unité capable de réaliser ces opérations coups de poing. Il lui faut également convaincre les commandements des forces de la France Libre et de l’armée britannique du bien-fondé de sa démarche. Ces derniers seront les plus rapides à soutenir son idée, et donneront leur accord en Mars 1942 pour le rattachement au commandement britannique d’une compagnie de fusiliers commandos français. Entre temps il accomplit plusieurs stages au sein de l’armée britannique, gagne ses galons d’officiers de marine et devient enseigne de première classe le 10 décembre 1941.

Il met alors toute son énergie à la création de la première compagnie de fusiliers marins français, et recrute ses hommes parmi les volontaires de la France Libre ayant rejoint l’Angleterre. Ils sont seize en janvier 1942, vingt-quatre en avril de la même année, basés dans le camp de Camberley, où ils alternent période d’entrainement sous la direction des officiers de la compagnie et stages dans les camps militaires britanniques. En Mai 1942, le rêve commence à prendre forme, vingt-neuf volontaires français, dont Philippe Kieffer, sortent diplômés du camp de formation des commandos britanniques d’Achnacarry dans les Highlands écossais, où tous les exercices y sont conduits à balles réelles. Kieffer écrira plus tard, que lors de l’arrivée de sa compagnie dans le camp, « commença pour nous une vie d’entrainement physique à crever un cheval ».

Kieffer conduira un nouveau groupe de trente-deux volontaires à Achnacarry, dont vingt recrutés et formés à Camberley par le Lieutenant français d’origine russe Charles Trepel et douze sortis de l’école de fusiliers marins britanniques de Skegness. Ainsi à la mi-juin 1942, la première compagnie de fusiliers marins commandos français compte soixante et un hommes, dont quatre officiers, et se voit rattachée au commandement du Commando N°2 basé à Ayr, en Ecosse. Commence une période délicate, pendant laquelle il s’agit pour Kieffer de recruter de nouveau volontaires afin d’augmenter les effectifs et poursuivre l’entrainement. Il devra également remplacer les départs de ceux déçus par l’inaction de la compagnie les premiers mois suivant sa création, ses hommes n’étant que très rarement utilisés dans des opérations jusqu’à l’automne 1943.

1: Rattachés au commando N°4 commandé par le Lieutenant-Colonel Robert Dawson au sein de la 1èreBrigade Spéciale pour le débarquement en Normandie.

2: Nommé chef d’État-major de la marine par le gouvernement du Front populaire en 1936, il réalisé sa carrière principalement dans les bureaux et les cabinets ministériels, plutôt qu’en mer.

3: Les FNFL compteront environ 4 000 marins en 1942.

4: Camp d’entrainement des forces françaises libres dans le Surreyshire, créé en décembre 1940 et destinés à la formation de sous-officiers et aspirants pour le commandement des futures troupes de la France libre.

Source: Commandant Kieffer, Le Français du Jour J, Stephane Simonnet, Editions Tallandier, 2012