La tragédie d'un peuple

Catherine Say-Wittgenstein a 22 ans lorsqu’éclate la révolution russe de Février 1917. Depuis qu’elle est toute jeune elle tient un journal dans lequel elle relate les évènements qui jalonnent sa vie. Lorsqu’elle fuit la Russie avec sa famille à la fin de l’année 1918, elle emporte avec elles trois des quatre cahiers qui composaient ce journal intime. Près de soixante ans plus tard, grâce à l’appel lancé aux émigrés russes par Alexandre Soljenitsyne alors en exil, pour qu’ils lui transmettent leurs souvenirs, elle décide de publier ses mémoires. « Vous étiez vraiment une jeune fille perspicace, dès la mi-mai 1917, à Petrograd vous avez exprimé l’essentiel de ce qui m’est apparu après huit volumes de mon récit … », notera l’écrivain russe dans une lettre adressée à Catherine en 1982.

Ce journal est le témoignage tragique et émouvant d’une jeune femme prise dans la tempête des événements qui conduiront son pays dans le chaos et détruiront pour longtemps la Russie qu’elle aimait tant. C’est aussi un regard sans concession sur une société en déliquescence ou la haine et la violence se déchainent alors que les derniers liens, déjà très faibles, qui en unissaient les membres ont fini par lâcher.

Son récit nous frappe par l’angoisse dans laquelle la guerre et ses ravages la plongent. « J’ai peur de l’avenir, peur de la vraie vie, peur de l’inconnu », écrit-elle en janvier 1916. Alternant les séjours à Petrograd et à Bronitsa (aujourd’hui en Ukraine) elle constate à chaque retour dans la capitale impériale, que la situation s’aggrave un peu plus encore. « C’est affreux de se retrouver à Petrograd maintenant. Il n’y a rien à manger, tout est sens-dessus dessous … ».

Progressivement, alors que les émeutes de Février 1917 qui conduiront à l’abdication du Tsar n’ont pas encore commencé, elle sent que tout est en train de basculer, dans la laideur et le chaos. « Tout est si dégoûtant, gris et désagréable… Plus cela dure, plus la situation empire. Un nuage noir se tient au-dessus de la pauvre Russie, et personne ne peut imaginer comment il se déchargera ». Elle a le sentiment que son pays court inéluctablement à la catastrophe. « Nous voyons que tout autour de nous tout s’effondre, que nous nous dirigeons vers un précipice, que seul un miracle peut nous sauver ».

La faible lueur d’espoir allumée par les premiers jours de la révolution fera long feu. En mai 1917, elle note que « les premières journées de la révolution on avait vraiment l’impression que quelque chose de nouveau commençait, que quelque chose de grand s’était produit. Mais cet enthousiasme s’est rapidement évanoui, il resta à part la déception, un profond dégoût devant les événements ».

Commentaires acerbes sur la révolution du peuple contre l’autocratie, d’une aristocrate face à la fin de ses privilèges, penseront certains. A tort, car c’est plutôt la lucidité qui caractérise son propos. « Mais pouvons-nous dire que tout le monde est coupable, sauf nous, que nous innocents nous souffrons ? Évidemment que non. Nous, c’est-à-dire notre classe, est coupable depuis des siècles face aux autres classes ! ». Une lucidité qui lui fait percevoir dès Septembre 1917 ce qui allait ensuite se dérouler. « Nous n’y pensons pas, mais il est vraiment tout à fait naturel que cette haine contre nous soit une haine qui jaillit de l’envie qui devait éclater un jour ou l’autre … Les deux côtés ne veulent pas comprendre, ne veulent pas abandonner leurs positions, pas pardonner, les deux veulent vaincre… Cela doit nous entrainer au pire malheur que puisse connaître un pays : la guerre civile ».

Les mois qui suivent, la situation pour elle et sa famille devient intenable. « Jamais une telle incitation à la révolte contre les propriétaires terriens, ni une telle haine contre eux n’a existé. Pourquoi ? Je ne le sais pas… La possibilité d’une existence future est exclue en raison de cette haine – ils sont nombreux nous sommes peu – il est naturel qu’ils finissent par nous réduire au néant ». Il ne s’agit pas seulement d’exproprier les possédants, il faut également les exterminer, comme si cette élimination physique avait une vertu purificatrice pour mieux bâtir le monde nouveau, le monde meilleur. « Les maîtres doivent être exterminés » crient les révolutionnaires dans les rue de Moguilev, où la famille a trouvé refuge.

Fin 1918, Catherine et sa famille fuient la Russie pour la Roumanie, puis s’établissent en 1920 en Tchécoslovaquie, pays dans lequel Catherine se mariera et fondera sa propre famille. Le répit ne sera que temporaire. En 1946 elle est de nouveau contrainte de fuir, alors que les communistes prennent possession de toute l’Europe de l’Est, et rejoint l’Autriche où elle terminera sa vie, et publiera ses mémoires quelques années avant la chute de ce régime né en 1917 qui devait construire le paradis sur terre.

Le journal de Catherine Sayn-Wittgentstein a traversé le siècle, il est disponible aux Editions Noirs sur Blanc: à lire sans attendre!

Source: La Fin de ma Russie, journal 1914-1919, Princesse Catherine Sayn-Wittgentstein, Les Editions Noirs sur Blanc, 1990. Lien vers les Editions Noir Sur Blanc