François Cornilliat à propos de l'Aronde et le kayak

François Cornilliat, professeur de littérature française à l’université de Rutgers, écrivain et poète, nous offre un très beau texte à propos du dernier livre de Jean Pierre Naugrette.

 

L’Aronde et le kayak est le plus personnel et le plus émouvant des ouvrages de Jean-Pierre Naugrette. Qui suivra sur quelques décennies (de 1930 à 1960 et au-delà) les aventures d’Une famille à Viroflay ne manquera pas de plonger, page après page, dans ses propres souvenirs. L’effet stéréoscopique s’accentue lorsqu’on se trouve être de la même génération : lieux et milieux différents ; lignes de force et de fuite comparables, voire identiques.

Il y a le catalogue des choses, et des endroits qui les accueillent : plutôt que l’Aronde éponyme, j’ai connu une Dauphine, puis une 403, puis une 504, dynastie Peugeot qui donnait annuellement accès à une plage vendéenne, au lieu de la Côte d’Azur ; à une maisonnette plutôt qu’à une tente. La typologie s’écrit toute seule, emportée par ces véhicules dont certains tiennent du mythe, mais qui gardent l’odeur de l’anecdote : on a souvent mal au cœur sur leurs sièges arrière et plastifiés, entre lesquels s’égarent (infaillible entropie) les débris de collections offertes à la convoitise des enfants par celle des marques d’essence (figures de l’aviation ou de la IIIe République, durs éclats de pierres peu précieuses, caoutchouc approximatif des « Glup’s »).

Et il y a, plus profondément, la topographie symbolique des « côtés » ou « pays » de l’hexagone  Limousin et banlieue ouest pour l’auteur ; Champagne et Champ de Mars pour moi, et banlieue est en prime : les meulières de Villemomble au lieu de celles de Viroflay. Il suffit d’une syllabe, en somme, pour que je donne un double arbitraire à la ville d’enfance et d’origine de l’auteur ; ou de quelques petits noms  celui de telle grand-mère  pour que je m’insinue dans la famille dont l’histoire, familière et unique à la fois, est ici racontée au fil (discret, intermittent) de celle que l’on dit grande.

Photos floues égrenées au long de longues vies : le texte qu’elles accompagnent précise le trait sans jamais le forcer. Car du sein de l’espace qu’un regard s’attache à saisir, le temps s’échappe à nouveau, mal relayé qu’il est par une mémoire  celle de nos parents et grands-parents respectifs  qui s’enveloppait souvent de mutisme et d’oubli ; puis rafistolé par la nôtre, née de ces lacunes, formée par elles avant d’en avoir pris conscience. Ainsi du silence compact des prisonniers de guerre, et des femmes qui les attendirent et en dirent encore moins. Ou de cet autre silence, plus sélectif, né de l’existence ordinaire vécue sous l’occupant. Autant de vides qu’on aurait tort de dramatiser, d’embellir  ou de remplir à tout prix, lorsque ne l’impose pas ce que l’on doit à une vérité autrement plus terrible. Naugrette n’est pas un usineur de saga. Il crayonne, s’arrête, repart, change de piste et d’angle ; ne cache pas les manques, ne prétend pas les combler. Ses esquisses ne cernent pas, elles ouvrent ; et donnent à ressentir, dans chaque personne, à l’aide de constellations de mots et d’objets, cette part incertaine qui fut vitale, et qu’on fait déjà mentir en la traitant de « mystère ».

À l’écart social près (bourgeoises, mes madeleines seraient bien en peine de donner corps à la France ouvrière et rurale dont l’auteur est issu), et non sans un léger décalage temporel (trois ans de moins que lui), j’ai donc lu ces pages armé d’un miroir ; et relu, par exemple, l’atlas des petits tourments que me valait la pédagogie paternelle. Subtilement douloureuse dans le cas de Naugrette, banalement catastrophique dans le mien : il suffisait que l’intéressé veuille m’apprendre quelque chose, vélo, natation ou maths, pour que je perde toute chance d’en acquérir autre chose que la haine et la honte  à l’exception bénie du rugby, que nous regardions ensemble sans qu’il lui vienne à l’esprit de me le faire pratiquer. Sportif accompli quant à lui, l’auteur de L’Aronde et du Kayak évoque le rituel familial du Tournoi des Cinq Nations, retransmis par l’ORTF : tous écarts réduits en effet, tous malentendus dissous par de boueuses mêlées contemplées en noir et blanc. Il y a quand même une différence, plus profonde qu’elle n’en a l’air : lui se souvient de Roger Couderc, et des raisons de son départ ; moi de Christian Rives, dont j’avais oublié le prédécesseur.

Restent à régler le son et l’image. Sur le premier règne, évidemment, telle chanson des Beatles, puis telle autre ; on écoute du classique dans les interstices de l’invasion. Aux disques dépenaillés du grand-père champenois, religieusement servis, avec friture, par un meuble-pick-up de la taille d’un buffet, répond ainsi dans la famille Naugrette l’irruption de la marque Deutsche Grammophon  marqueur culturel, mutation fondatrice d’un nouveau goût. Voilà pour la mise en musique ; la mise en vision tient, elle, du tatouage. Grâce à Tintin d’abord, à sa ligne claire et à ses mots obscurs : vignettes retenues à vie  toujours les mêmes, les mêmes toujours, à commencer par cette Aronde qui plonge en abyme dans le lac Léman  comme autant d’emblèmes, allégories définitives d’on ne savait quoi. Grâce au cinéma ensuite. Les films qui montrent le rythme et la complexité de cette époque, trop jeune à nouveau, je les verrais plus tard. Mais ceux, diffusés puis rediffusés, qui simplifiaient et sentimentalisaient la guerre, Taxi pour Tobrouk ou Canons de Navarone, je déduis de cette lecture que nous les regardions ensemble ; avec arrêt, par télécommande mentale, sur les mêmes moments, chiffrant les mêmes inquiétudes peut-être. Nécessité plus que hasard. Dans le sillage de ces conduites signées par leur date, que je découvre étrangement fatales, une liberté pouvait reprendre ses droits. Ainsi de l’anglophilie apprise, comme il se devait, en immersion dans une famille d’accueil : je n’en ai tiré qu’un ou deux accords ; Naugrette, l’air de sa vie.

D’autres échos semblent vraiment fortuits. Coïncidences, la descente de La Rochepot  souvenir automobile gothique entre tous , ou le nom de la Haute-Volta, qui berça pour d’autres raisons (grands-oncles missionnaires) mon enfance aussi ? Mais, de ces carrefours inattendus, le réseau reste identifiable  rétrospectivement du moins : la France héritée de son occupation et de ses colonies, péchés cardinaux mais tus, en cours de rédemption supposée par la grâce de la croissance et du gaullisme ; la France de l’urbanisation massive et mal fichue, des voitures burlesques ou géniales bougeant de plus en plus, et s’invitant  par des routes encore mauvaises, cathédrales de platanes pour processions de caravanes  au milieu de campagnes qui bougent de moins en moins ; la France des « OAS vaincra » ou « Votez Tixier » bavant sur les murs, et d’une modernité qui s’échinait   pour quelques années au mieux, mais nous ne le savions pas encore  à les en effacer.

Quant au langage  celui des années 60, dont Naugrette donne un astucieux et merveilleux florilège , c’est plus intimement encore qu’il fut partagé (par les uns du moins ; les autres s’en instruiront s’ils le souhaitent). Le branchement est direct, puissant le signal qui fait revivre et résonner des voix. Tout cela n’est qu’écrit pourtant ; il fallait à cette écriture, à la politesse de son humour, à sa sobre détresse face à des vies disparues ou en passe de le faire, une volonté d’attention qui est un vrai courage.