Bernard Brugière à propos de L’Aronde et le kayak

Il ne s’agit pas à proprement parler d’une autobiographie, mais d’une œuvre que l’on peut rapprocher du livre de Marguerite Yourcenar, Archives du nord ou encore de la série des Rougon-Macquart, plutôt que des Confessions de Rousseau ou de saint Augustin. C’est la peinture de la vie et de l’histoire sociale d’une famille de la banlieue parisienne, ayant vécu pendant trois décennies cruciales du XXème siècle, puisqu’elles englobent la Seconde Guerre Mondiale et les années suivantes qui virent la naissance d’un nouveau monde. Les matériaux ont été ordonnés par une main ferme. L’ensemble relève d’une question sous-jacente posée pour la première fois par Disraeli: combien de générations faut-il pour “faire” un membre du Parlement? On remplacera le membre du Parlement par le professeur des Universités, mais la réponse, c’est-à-dire le chiffre, reste le même: trois.

Et lorsqu’on regarde l’arbre généalogique, on a bien ici la génération des grands-parents: Pierre Naugrette, dit Pépère, épouse Marcelle née Bailly, dite Mémé, celle-ci étant par ailleurs la fille de Berthe Détrès, dite Grand-mère, et d’Emile Bailly, dit Grand-père   et qui n’est pas son père biologique; du côté maternel, Marcel Garnaud, dit Pépé, épouse Alice née Demichel, dite Mamie. A la génération suivante, celle des parents, on trouve Jean Naugrette et Paulette Garnaud, respectivement père et mère de Jean-Pierre. C’est ce couple d’instituteurs qui aura arraché la famille à ses origines ouvrières (Pépé était simple ouvrier cheminot, la mère de Mémé a été blanchisseuse, en revanche Emile Bailly, simple ouvrier chez Renault avait pu faire construire la grande maison de Viroflay) pour la hisser dans la sphère de l’éducation. J’ai connu une situation à peu près semblable. Mon père appartenait à une famille de paysans pauvres du Lot: l’instituteur est venu trouver mes grands-parents pour les inciter à faire de leur fils un instituteur. Mon père est resté sourd à cette proposition: il a préféré entrer par la petite porte dans l’administration des impôts où il a dû passer les concours internes pour “avancer”. Dans la famille Bailly-Naugrette, on pratique plus volontiers le “nous” que le “je” et ses membres ont toujours un double statut. lls font partie d’un clan, d’une tribu qui a ses lois et ses  règles, ses totems et ses tabous.

Pendant la guerre, la famille a été comme tant de familles françaises attentiste, ni vichyssoise ni gaulliste; seul le mari de Louisette, la sœur de Pépère, a été collaborateur, ce qui lui  vaut d’être ostracisé.   Leurs prises de position communes en politique (on est patriote mais  néanmoins antigaulliste,  on est radical-socialiste sous la IVe et franchement socialiste sous la Ve et les années Mitterrand) renforcent   leur  sentiment d’appartenance à une communauté qui les rend fiers : ils  pourraient alors être tentés de se fondre dans cette entité collective. Mais ils gardent néanmoins leur quant à soi, leur part de mystère. Et notamment Pépère, prisonnier des Allemands pendant cinq ans mais n’en parlant pratiquement jamais, ou Pépé, allant à la pêche dans le Limousin, dans les rivières ou au bord des étangs, comme s’il “s’accordait un étang de liberté dans une vie de contraintes”.

Cette fresque historique  est aussi un roman de formation dont le narrateur est le protagoniste. Le narrateur-historien m’a fait revivre des épisodes qui ont jalonné ma vie de manière marquante. Il ne les a pas vécus directement, du moins pas avant la décennie des années 60, il en donne pourtant un sentiment juste, marqué au sceau de l’authenticité: l’Exposition coloniale de 1931 et la mise en cause du colonialisme,  les congés payés octroyés par le Front Populaire, l’Exode, la guerre d’Algérie, l’attentat du Petit Clamart, les événements de 68, le retrait de De Gaulle après  l’échec de son référendum, l’affaire Markovic avec ses rumeurs nauséabondes, l’affaire Gabrielle Russier sous le règne de Pompidou. C’est aussi l’époque où apparaissent dans les médias et dans le sport de nouveaux noms, de nouvelles radios comme Europe 1; de nouvelles émissions de télé très prisées du public  comme  Cinq Colonnes à la Une, de nouvelles manières de voyager ou de passer les vacances (c’est le cas au camp du Domaine dont l’histoire a été souvent racontée comme  un mythe fondateur de la famille). Il y a  les “choses” qui ont la vie dure comme le vélo, la machine à coudre Singer ou le Tour de France et puis les nouveautés comme le Solex, l’Aronde ou la 2CV Citroën: au début des années 50, il faut attendre trois ans pour en avoir une! Les stratégies publicitaires  se mettent alors en place pour créer la société de consommation. La publicité est sur le point de devenir envahissante. C’est alors que le paysage lui aussi change d’aspect: les publicités routières vantant diverses marques d’huiles (pour moteurs) deviennent des éléments fondamentaux du paysage routier. Les marques fascinent et tyrannisent le client.  Comme beaucoup de familles françaises, celle du narrateur se caractérise par le choix, jugé définitif, de marques ou de produits de consommation courante. Pour son huile en cuisine, elle utilise la marque LESIEUR comme référence absolue. Cette allégeance aux marques répond à un besoin d’affirmation identitaire que l’on retrouve  dans les emplois linguistiques particuliers auxquels sont soumis certains mots.  Ceux-ci subissent une torsion sémantique qui les soustrait à l’usage courant et leur permet de prendre place dans le petit vocabulaire familial. Ils font désormais partie des mots de la famille qui constituent un idiolecte, gage identitaire pour leurs utilisateurs.

Le narrateur appréhende le réel à travers le prisme de sa subjectivité, mais aussi à travers les apports culturels dont ils dispose: bandes dessinées (Tintin y tient la place d’honneur), chansons et musique de variétés où se côtoient  Juliette Gréco, Yves Montand, Tino Rossi chantant Ramona,  films plutôt populaires avec des acteurs comme Steve McQueen ou Lino Ventura. La culture n’est pas soumise à des mots d’ordre, à des critères esthétiques, elle s’édifie à l’aide de rencontres et de hasards heureux n’impliquant aucune hiérarchie. Elle s’élabore et s’épanouit à l’aide de débuts très humbles: les petits jouets ou bateaux en plastique que l’on trouve dans les paquets de lessive Bonux voguent d’abord sur les eaux irisées, savonneuses, aventureuses du lavoir où Mamie faisait la lessive, ce que le narrateur conçoit après coup comme une annonce de ses futures lectures ferventes des romanciers d’aventures anglais comme Conrad et Stevenson.

Je terminerai par un personnage qui domine tous les autres et  vers qui tout converge: c’est le personnage du père. C’est lui, professeur d’anglais au collège de Viroflay, fondateur d’un échange scolaire avec le village anglais de Chipping Camden, conseiller municipal chargé des affaires scolaires, qui initie Jean-Pierre à cette langue et ce pays, dont il fera son métier et sa carrière !

Son dynamisme, sa vitalité font de lui le grand  initiateur en matière de sport: il initie ses enfants au ski, au dériveur, au judo, lui-même étant ceinture noire. C’est un homo faber toujours prêt à travailler à tel ou tel chantier domestique. De plain-pied avec le réel,  il est aussi le grand bricoleur collectionnant accessoires et outils utiles pour l’été: une pelle américaine, le jerrycan, le sandow,  tendeur, câble ou extenseur élastique. Il n’hésite pas à s’aventurer en kayak du côté de l’îlot de la Fourmigue. Ce solide gaillard qui a un bon coup de fourchette, retient l’attention  des femmes qui l’appellent “le gars Jean”. Courageux, juste, “réglo”, mais aussi entraîneur, rassembleur, séducteur sans chercher à l’être, Jean  propose à son fils un modèle viril des plus séduisants.  Rien d’étonnant à ce que celui-ci exalte son père dans une double apothéose, qui en fait un dieu grec:

“Il revient, heureux,  fourbu, buriné de soleil et de sel, de la mer “couleur de vin”, et c’est ainsi que j’aime à me souvenir de lui revenant, tout bien  considéré, vers nous, on a eu chaud, incarnation vacancière et sportive d’u dieu marin “(p. 157). Un peu plus loin, le père est si bien accordé à la nature, ce sportif se fond si bien dans le paysage, qu’il est assimilé au dieu Pan: “Je me souviens de mon père, affectueusement, comme cette figure sylvestre, adepte du cross, du grand air et des bois, avec son sifflet et son survêtement, réincarnation scolaire et sportive du dieu Pan” (p. 203).

 

Bonheur filial et familial, bonheur d’écriture aussi.

 

Bernard Brugière

Janvier 2020

 

Bernard Brugière est professeur de littérature anglaise à l’université de Paris III Sorbonne Nouvelle. Il est l’auteur de « L’anthologie bilingue de la poésie anglaise » Bibliothèque de la Pléiade.