Anne de Kiev, Reine de France

En mai 2017 le président Macron fraîchement élu recevait Vladimir Poutine à Versailles et rappelait lors de son discours la visite de l’Empereur Pierre Le Grand en France en 1717 pour « comprendre les secrets d’un royaume qui avait su étonner le monde ». Amusé par l’allusion au Tsar éclairé venu chercher la lumière sous les ors du palais du Roi-Soleil, l’homme fort du Kremlin indiqua alors à son hôte que les relations diplomatiques entre la Russie et la France étaient bien plus anciennes encore, et dataient plutôt du XIème siècle. En 1051, le petit fils d’Hugues Capet, Henri 1erépousait en effet à Reims Anne de Kiev, la fille de Jaroslav le Sage grand prince de Kiev et prince de Novgorod. Elle devenait Reine de France.

Henri 1er est le deuxième fils du Roi Robert le Pieux, lui-même seul héritier mâle d’Hugues Capet, le fondateur de la dynastie des Capétiens. Dans la première moitié du XI siècle, le Roi de cette nouvelle dynastie est encore très faible. Il ne contrôle qu’un domaine très limité et fortement contesté par des vassaux plus puissants que lui. Lorsqu’il succède à son père, Henri doit faire face à une violente opposition de sa mère, la Reine Constance, qui souhaite faire élire au trône son fils cadet, de la plupart des grands seigneurs et en particulier de Eudes II de Blois, maître de tout l’Ouest Parisien, de la Champagne et de la Picardie. Peu porté, selon les chroniques de l’époque, sur la gente féminine Henri 1er envisage toutefois dès 1031 un mariage germanique, avec la fille de Conrad II le Salique, Empereur du Saint Empire Romain Germanique, pour sceller une alliance contre le comte de Blois. Ce dernier est en effet entré en guerre contre Conrad, dont il conteste la succession au trône de Bourgogne.

Ce mariage à vocation purement politique – l’épouse qui lui est promise Mathilde n’étant encore qu’une enfant de moins de 10 ans – n’aura toutefois pas lieu. La jeune héritière meurt en effet en 1034 à Worms. Henri réalise alors peu après un autre mariage germanique, avec une nouvelle Mathilde, Mathilde de Frise, parente de l’Empereur, à une date qui reste inconnue. Cette Reine de France est d’ailleurs un mystère, car elle n’est mentionnée dans aucun diplôme royal. On sait seulement qu’elle décède en 1044, quelques temps après avoir donné naissance à une fille, qu’elle suivra dans la tombe. Grâce à ce mariage, le Roi de France devient un proche parent ainsi qu’un allié de l’Empereur et de ses principaux vassaux et envoie un message de nature à freiner les envies de rébellions de ses féodaux des royaumes de France et de Bourgogne. En 1044, Henri a 35 ans, il est veuf et sans enfant. On ne lui connait ni maîtresse ni bâtard, et il attendra encore sept ans avant de se marier de nouveau, en l’occurrence avec une princesse de l’Est de l’Europe, inconnue ou presque en occident.

Anne de Kiev est la fille de Jaroslav le sage, prince de Novgorod, lui-même fils de Vladimir 1er souvent considéré comme le fondateur de l’Empire de Kiev où il introduisit le christianisme orthodoxe. Sa mère est Ingegarde, fille d’Olaf III Skötkonung, premier Roi chrétien de Suède. Située sur la route des échanges entre la Scandinavie et Constantinople, Kiev bénéficie alors du développement du commerce entre les deux mondes et vit une période faste. La cité est un lieu de rayonnement d’églises et de monastères d’inspirations byzantines. Cette Russie de Kiev a réussi à établir des relations matrimoniales avec de nombreux états limitrophes, de la Scandinavie à Constantinople. Une de sœurs de Jaroslav est l’épouse du Roi Casimir de Pologne, une autre a donné naissance à André 1er Roi de Hongrie, un de ses fils a épousé une fille de l’empereur byzantin Constantin IX Monomaque, et une de ses filles convole en noces en 1045 avec Harald Roi de Norvège.

Jusqu’à ce mariage avec Anne de Kiev, les relations entre la France et la Russie étaient quasi inexistantes et les historiens débattent encore sur les raisons qui ont poussées Henri à une telle union. On ignore presque tout de la vie de la princesse ruthène d’origine Varègue avant son mariage. La légende la décrit comme une femme aux cheveux blonds extraordinairement belle et gracieuse, parfaitement éduquée et dont la réputation s’étendait jusqu’à Constantinople. Elle savait d’ailleurs signer de son nom, chose rare à la cour de France à cette époque, où les Rois signaient actes et diplômes officiels avec des croix autographes. Henri l’aurait-il épousé pour son extrême beauté ? Nourrissait-il des ambitions d’alliance avec la Russie, pour prendre à revers le Saint Empire Romain Germanique, dont Henri III, le fils de Conrad, est le nouvel Empereur ? Quoi qu’il en soit, il envoie à partir de 1049 une première mission à Kiev pour demander à Jaroslav la main de sa fille, puis une deuxième qui ramène Anne en France en 1051. Elle traverse alors toute l’Europe, avec une dot de pièces d’or frappées à Constantinople, pour rejoindre Reims où le mariage est célébré dans la basilique. Henri a 39 ans, Anne 27. De cette union naquirent trois fils, Philippe, futur Roi de France, en 1052, Robert en 1054 et Hugues en 1057. Pendant toute la durée de ce mariage, presque 10 ans, si la Reine assure la continuité de la dynastie, Henri ne lui donne aucun rôle particulier. Faut-il y voir la persistance d’une profonde misogynie?

A la mort d’Henri le 4 août 1060, son fils ainé Philippe, bien qu’il ait été couronné à Reims le 23 mai 1059, est encore trop jeune pour gouverner. La Reine exerce alors une corégence avec le comte Baudouin de Flandres, beau-frère du Roi décédé, jusqu’à la fin de l’année1061 seulement. Anne s’est en effet remariée avec le comte de Valois, un familier de la cour très présent notamment vers la fin du règne d’Henri. Délaissée par un homme, qui selon les annalistes de l’époque était connu pour n’avoir jamais porté de vif intérêt aux femmes et qui ne lui avait accordé aucune place particulière à la cour autre que celle du lui assurer sa descendance royale, elle s’était laissée séduire par un des puissants féodaux de son temps. Ce mariage provoqua un scandale à la cour et entraina l’exclusion de la Reine et du comte. Ils ne réapparaitront à la cour du Roi Philippe que 9 ans plus tard.

Elle regagne définitivement la cour après la mort du comte de Valois en 1074, puis les historiens perdent sa trace en 1075. On ne connait pas précisément l’année de sa mort, que R.H. Bautier estime se situer un 5 septembre des années 1075 à 1078. Pour certains elle se serait retirée à Senlis, ville dans laquelle elle fonda une abbaye de chanoines. Au 17ème siècle on prétendra avoir trouvé sa tombe dans l’église abbatiale de Villiers, près de La Ferté-Allais, mais il s’agit très certainement de ce qu’on appellerait aujourd’hui une « fake news ». La légende voudrait qu’elle ait regagné son pays natal, mais aucun écrit ni découverte ne permet de le confirmer.

Malgré un destin extraordinaire, qui la conduisit de la cour de Kiev à celle des Capétiens, il faut reconnaître qu’Anna Iaroslavna – Анна Ярославна – n’a joué qu’un faible rôle dans l’histoire de France. En revanche depuis l’époque moderne, son règne s’est trouvé enveloppé de légende et est devenu un symbole de l’amitié franco-russe, dès lors que la France souhaitait la célébrer. Ainsi, lors de sa visite officielle à Paris en 1896, la France offrit au Tsar Nicolas II un fac-similé d’un diplôme royal datant de 1063, portant la signature de la Reine Anne en caractères slavons. Malgré la rareté des documents historiques à son sujet, plusieurs ouvrages lui ont été consacrés à partir de 1825, et la publication par le prince Alexandre de Rostoff, aide de camp de l’empereur Alexandre 1er, d’un Recueil de pièces historiques que la Reine Anne, alors que la majorité des Reines de France n’avaient presque jamais éveillé la curiosité des historiens.

La légende la plus fabuleuse voudrait que le précieux fragment d’évangéliaire en caractères cyrilliques que possède la cathédrale de Reims aurait été apporté de Russie par Anne et offert à la France le jour de son mariage. Incorporé avec un autre fragment écrit en vieux caractères slavons, enfermé dans une reliure magnifique, il serait devenu le « livre du sacre » sur lequel les Rois de France prêtaient serment. Elle fut bien en revanche à l’origine de l’emploi du prénom Philippe à la cour de France puis dans la civilisation occidentale, prénom qu’elle donna à son fils ainé en l’honneur de l’apôtre Philippe célébré dans le monde byzantin. Elle introduisit également à la cour la présence d’un précepteur particulier auprès de son fils, qui plus tard en donna un à son propre fils, reproduisant sans doute là ce qu’elle avait connu dans sa jeunesse à la cour de Kiev sous influence de Constantinople, que les slaves admiraient tant et appelaient d’ailleurs Tsarigrad.

Sources:

Anne de Kiev, reine de France et la politique royale au XIe siècle. Robert-Henri. Bautier, Revue des études slaves, 1985.

Mathilde, reine de France inconnue, Vajay Szalbolcs, journal des savants, 1971.